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Raymond Queneau : jouez avec la langue !

15 février 2019

Vous en avez marre des livres rasoirs et linéaires ? Vous voulez de l'innovant ? Retour au milieu du XXe siècle avec Raymond Queneau, l’une des grandes figures de l’OuLiPo.

Raymond Queneau : jouez avec la langue !
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Jouez avec les mots

Qu’est-ce que l’OuLiPo ? Il s’agit d’un mouvement littéraire fondé sur le principe de la contrainte : les auteurs se donnent des règles à suivre et ils écrivent. Son plus célèbre représentant est probablement Georges Perec, qui a écrit La Disparition, un roman dénué de la lettre « e ». On appelle cela un lipogramme et c’est un véritable tour de force car la lettre choisie est la plus utilisée dans la langue française ! Ah oui, et pour l’info qu’on ne retient pas toujours, OuLiPo est l’acronyme de : Ouvroir de littérature potentielle.

Tout comme Perec, Raymond Queneau a brillé avec des œuvres mémorables, telles que Exercices de style. Dans ce livre, un même texte est écrit sous 99 contraintes, le genre qu’on vous demandait en cours de français au collège (c’est du vécu). Mine de rien, on comprend à quel point la langue française est riche, belle et par moments capricieuse…

Dans la biographie qu’elle lui consacre, Anne-Marie Jaton explique que sa « curiosité intellectuelle sans limites […] se tourne d’abord vers la poésie, qui le fascine surtout à travers les œuvres de Verhaeren, puis vers les sciences et les mathématiques ». La poésie combinée aux sciences donne un ouvrage pour le moins prodigieux.

De la lecture pour les prochains siècles

Queneau a fait partie des surréalistes pendant un moment, ces artistes qui ont notamment créé le principe du cadavre exquis, où on forme une phrase sans connaître le mot précédent. Ce jeu assemble ainsi des termes qui n’ont pas de liens entre eux et c’est sur ce même principe que fonctionne les Cent mille milliards de poèmes, écrit par Queneau. Oui, cent mille milliards. Et ils tiennent en 10 pages ! Comment a-t-il réussi ce tour de force ? Très simplement : en écrivant 10 sonnets.

Chaque poème est composé de 14 vers – c’est la règle pour cette forme – et découpé suivant ces vers dans la version originale. Ainsi, vous, lecteurs, pouvez mixer les vers pour « créer » de nouveaux textes. Chaque vers est pensé pour coller grammaticalement à ce qui précède et suit, mais le sens est chaque fois différent. Et en alexandrins s’il vous plaît ! Queneau a donné un mode d’emploi pour ce livre si particulier :

« En comptant 45 s pour lire un sonnet et 15 s pour changer les volets, à 8 heures par jour, 200 jours par an, on a pour plus d’un million de siècles de lecture, et en lisant toute la journée 365 jours par an, pour : 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails). »

Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes, Gallimard, 1961

Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes, Gallimard, 1961

 

Pourquoi ? (Existe-t-il une question plus à propos ?)

L’intérêt d’un tel ouvrage réside dans l’interaction entre le texte et le lecteur. On participe à la construction de l’œuvre en partant à la découverte des sens cachés des poèmes. Le vocabulaire est assez ardu, de même que la syntaxe, munissez-vous d’un dictionnaire.

Cent mille milliards, vous imaginez ? L’auteur n’a pas pu entrevoir toutes les possibilités qu’il a créées en écrivant ces dix sonnets. Et vous non plus. Chaque lecture est unique, parce qu’elle est vôtre et parce qu’elle ne peut pas être textuellement identique aux autres.

Ce genre de textes nous aide à appréhender différemment la lecture et l’écriture. La prouesse technique ne peut qu’être saluée. Bien sûr, il est plus difficile de l’apprécier, les goûts et les couleurs ne concordant pas chez tout le monde. Cependant, lire ces poèmes nous fait voir que la littérature ne possède pas de limites ni de frontières. Les thèmes abordés par Queneau vont de l’Antiquité aux animaux marins en passant par des sujets universels comme la mort et la fraternité. Tout se mêle par l’écriture. Elle transcende les mots et les époques.

Ce recueil est l’occasion de faire des rencontres. Avec le connu, oui, mais surtout l’inconnu ; avec un auteur singulier et tout l’universel qu’il transporte dans ses bagages ; et avec un travail graphique et intellectuel incomparable.

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