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Sous son sein… une grenade

13 décembre 2018

Simon s’est déplacé le jeudi 22 novembre dernier au Chat Noir de Carouge, à côté de Genève, en Suisse. Une drôle d’expédition… pour découvrir une chanteuse étonnante, aux textes puissants et à la voix somptueuse : Clara Luciani.

Sous son sein… une grenade
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Au Chat Noir de Carouge

Ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de se déplacer dans un pays étranger pour aller écouter une chanteuse française. C’est pourtant bien cette aventure qui m’est arrivée jeudi 22 novembre dernier. Je me suis rendu à Genève, belle ville suisse tout imprégnée de culture française, pour découvrir en live Clara Luciani. Pour situer rapidement cette probable inconnue à vos yeux, elle fut pendant quelque temps membre du groupe La Femme. Influencée par les paroles et mélodies de Françoise Hardy, Gainsbourg ou encore Lana Del Rey, elle propose des chansons aux teintes mélancoliques, ce qui ne l’empêche pas de faire bouger les foules.

Et justement, il y avait foule au Chat Noir de Carouge (petite ville collée à Genève), en ce soir de novembre. Je suis arrivé assez tôt, ça ne m’a pas empêché de ne pas pouvoir accéder aux premiers rangs… La salle (modeste, intimiste, si chaleureuse) était pleine, le concert affichait complet. La courte attente du début a permis de faire monter la température – et l’impatience !

Et voilà qu’arrive Clara Luciani, accompagnée de ses quatre musiciens : Adrian Edeline à la basse, Julian Belle à la batterie, Benjamin Porraz à la guitare et Alban Claudin au synthé. L’ambiance monte doucement pendant que l’idole d’un soir aborde sa première chanson : « On ne meurt pas d’amour ». Le ton est donné ; il est vrai que le thème principal de ce qu’elle écrit et compose tourne surtout autour de l’amour, sous toutes ses formes : désiré, attendu, vécu, reçu, abandonné, raté, l’amour qu’on aime, l’amour qui fait souffrir, l’amour qu’on veut oublier.

 

Une musicienne proche de son public

Ce qui me marque avec Clara Luciani, c’est avant tout sa voix. Je lui trouve une capacité stupéfiante de variations vocales. En général, ses mélodies sont assez graves, et pourtant, elle peut passer d’un moment à l’autre de notes basses à des sons très aigus. Ce passage (que vous pouvez écouter dans « On ne meurt pas d’amour ») est particulièrement jouissif. Selon moi, elle le réalise de la meilleure des manières dans sa chanson « Comme toi ». Au cours du concert, celle-ci a succédé à deux autres morceaux, « Ne dis rien » et « À crever », intéressants par ailleurs mais pas majeurs. Au contraire, « Comme toi » a marqué un changement dans l’atmosphère.

Les paroles sont simples : « J’ai deux bras comme toi […] Dix doigts comme toi […] J’ai un cœur comme toi » : c’est la ressemblance avec l’être aimé que Clara met en avant. Mes amours me ressemblent. Et pourtant, ils ne me comprennent pas. C’est le sens du refrain : « J’ai le cœur qui s’égare de n’attendre que toi / Qui me ressemble tant, qui ne me comprend pas. » La rupture de la signification entre les couplets (grosso modo : nous nous ressemblons) et le refrain (grosso modo : tu ne me comprends pas) est accentuée par le changement des sons : l’aspect grave des couplets est oublié quand viennent les notes aiguës et entraînantes du refrain. En définitive, ce qui reste, c’est l’égarement du cœur – et le plaisir de la salle.

Parce qu’en concert, Clara Luciani ne se contente pas d’enchaîner les chansons. Je pense que j’ai eu la chance de la découvrir dans une salle petite, et pas dans un grand complexe. La proximité physique du public avec la chanteuse et ses musiciens a fait de ce concert un moment de joie intense, tant pour les uns que pour les autres. Clara Luciani n’hésite pas à nous interpeller directement, à nous parler comme si elle prenait un café avec nous.

Je n’oublie pas qu’elle n’est pas seule sur scène. Il faut saluer la performance de ses musiciens. Ils ont tout donné, du début à la fin, ont fait le show. Lorsque Clara se concentrait sur sa voix, ils n’hésitaient pas à prendre son relais pour encourager le public à danser, chanter avec elle. Et l’intensité qu’ils mettaient dans leurs parties musicales était bluffante. À mon avis, ils contribuent pour une grande partie au succès de la tournée actuelle.

 

La société et l’individu

Après « Comme toi », Clara congédie ses musiciens dans l’humour (« Personne n’a un magazine pour eux ? Parce que je vais faire un solo là »), le temps d’une chanson, devenue depuis quelques mois un tube féministe, et qui à mes yeux peut toucher tout le monde : « Drôle d’époque ».

Il y a tant à dire de cette chanson, au rythme lent, aux paroles puissantes. Elle évoque le rapport entre la société et l’individu, et la difficulté de ce dernier à répondre aux attentes de la première. Clara Luciani met en mots les normes sociales que les femmes subissent au quotidien : « Qu’est-ce qu’on va faire de toi ? […] T’as pas l’air d’une femme […] Où sont passés tes seins ? […] Conduis-toi comme une femme. » Et face à ces injonctions sociales, Clara se trouve désemparée : « Moi, j’ai pas l’étoffe, pas les épaules / pour être une femme de mon époque. » Là encore, on retrouve la rupture voix grave/voix aiguë au moment du passage couplet-refrain. Cette chanson est un moment de gravité, quasi de recueillement : le public est silencieux, il bouge légèrement au rythme de la guitare de la chanteuse, et écoute solennellement.

 

Des paroles poétiques

Les chansons suivantes ranimeront le public ; je les évoque plus rapidement, elles m’ont moins touché. Écoutez-les quand même, pour vous faire votre avis : « Dors », « Les fleurs », « Cette chanson ». À noter quand même, deux perles dans le répertoire de Clara Luciani : « Monstre d’amour », son premier EP qui a aussi donné son titre au premier single de la chanteuse ; et « Nue », une nouvelle chanson pleine de sensualité. Je reviens un instant sur « Monstre d’amour » : ce morceau incarne idéalement un des aspects les plus envoûtants et déroutants de la chanteuse Clara Luciani.

Le début sans paroles, du pur instrumental, nous met déjà dans une ambiance décalée, une sorte de rêve ; les premiers mots interpellent : « C’est comme si j’étais devenu un monstre d’amour / Mes jambes flanchent, mon cœur est lourd. » La poésie de l’écriture de Luciani est évidente, mais ce qui marque plus encore, c’est sa voix : sur ces seules paroles initiales, elle parvient à la moduler de façon remarquable. Je n’arrive pas à m’en lasser.

Deux chansons vont constituer le final du concert – les deux plus connues, les deux plus appréciées, peut-être. La première est une « Invitation au voyage » moderne : comme Baudelaire, le poète du XIXe siècle, Clara nous décrit un monde exotique, fantastique, un lieu idéal auquel elle nous convie. Mais elle ne se contente pas de nous inviter : elle nous décrit le plaisir qu’elle prend à y être. La chanson s’appelle « La baie ».

En fait, ce n’est pas vraiment une invitation, c’est plutôt un accueil : « Bienvenue sur la baie ». Depuis le concert, je n’arrête pas de me répéter en boucle ces quelques paroles dignes de nos meilleurs poètes : « Je pourrais te montrer : pour y aller, c’est très facile. Ferme les yeux et laisse s’entremêler tes cils. » La baie est donc un endroit mythique, une vue de l’esprit : il suffit de fermer les yeux pour la voir. Je pense que cette « baie » dont parle Clara n’est rien d’autre que les images qui nous viennent en écoutant sa propre chanson : le plaisir de l’entendre, voilà ce qu’est ce lieu idéal. La baie, nous y étions tous au moment où Clara chantait, le jeudi 22 novembre.

 

Un tube : « La grenade »

Et après avoir enflammé le public avec « La baie », Clara ne pouvait se dispenser sontube, sachanson mythique, celle qui l’a faite connaître, une vraie chanson comme on les aime : sons entraînants, paroles fortes et puissantes, qui laissent place à des interprétations innombrables et intarissables. Cette chanson, c’est « La grenade ».

Dans le sous-sol du bar du Chat Noir, tout le monde entonne en cœur les paroles obsédantes : « Prends garde, sous mon sein la grenade, sous mon sein là regarde, sous mon sein la grenade ! » Les musiciens sont déchaînés, et le public avec. La communion dans la salle est totale ; pour ma part, c’est une chanson qui me met toujours dans une humeur dynamique et heureuse. Les paroles évoquent la défiance, la distance avec l’autre, mais les sonorités mettent en avant le défi lancé à la société, aux normes contraignantes. Tout humain est en puissance une grenade, un être de sentiments prêts à exploser si ceux-ci sont trop enfouis sous les contraintes de notre monde contemporain étouffant. C’est un peu de ce monde qui a explosé, le temps d’un concert de Clara Luciani, le jeudi 22 novembre dernier au Chat Noir de Carouge.

Des bis achèveront le plaisir : « La dernière fois », chantée avec participation active du public, et « Blue Jean », une reprise de Lana Del Rey traduite par Clara Luciani elle-même (avec une note d’humour : « J’ai utilisé ma connaissance précise de l’anglais pour traduire Blue Jean par… Jean Bleu »). Si vous ne connaissiez pas encore Clara Luciani, je vous invite à la découvrir d’urgence : sa composition assurée, sa voix originale et ses paroles profondes sont plus que jamais nécessaires dans le paysage de la chanson française.

 

Si vous voulez en savoir plus sur sa tournée musicale, les infos sont ici : https://www.infoconcert.com/artiste/clara-luciani-146797/concerts.html

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